Louis Oke-Agbo « Le syndrome de Résignation » par Florence Bridenne

Le déracinement est une étreinte avec l’inconnu. De tout âge et de tous continents, des enfants sont arrachés à leur pays, à leur langue, à leur mère, à leurs frères et soeurs. Déracinés – ils se doivent, d’être dotés d’un instinct de survie et d’une témérité à toute épreuve. Que deviennent ses enfants de couleurs dans ce qui désormais est pour eux leur quotidien ? Visages pâles à n’en plus finir, sonorités différentes, odeurs méconnues. La nouveauté c’est l’espoir, l’espérance même avec l’amour comme ultime but.

Des familles aimantes réceptionnent ces enfants, mais de qui sont-ils ? A qui sont-ils ? Au commencement et pour beaucoup, mis en images par le superbe travail de Louis Oke-Agbo, ces enfants de couleurs sont des cadeaux de Dieu. Car il faut un amour Véritable, celui qui transcende, pour aimer l’enfant d’un autre. Il faut à toute épreuve et sans le lui faire comprendre, aimer et redoubler d’amour, car un enfant déraciné est un enfant exposé. La médecine parle de terrain propice, la psychologie de zone grise et les observateurs parlent d’errance. Ces enfants sous-estimés, à l’émotion épidermique sont particulièrement vulnérables. Les changements radicaux qui s’opèrent dans leur nouveau cadre de vie peut être une bénédiction ou un début de vie cauchemardesque tant le gap semble parfois infranchissable.

Aussi certains, dans une quête qui frôle l’amnésie se renferment, comme certaines espèces qui ne s’ouvrent que si le danger est loin d’eux. Alors tristement, les enfants de Dieu, pourtant aimés, choyés, entourés, se retrouvent dans une solitude extrême. La barrière invisible de la langue, les nouveaux Dieux, la morale, le poids des habitudes qui ne sont pas encore acquises, l’étonnement de ceux qui les entoure, la méfiance, la défiance, la peur de l’autre, tous ces enchevêtrements rendent les débuts d’une arrivée complexe.

Pourtant, dans sa résilience enfantine, les enfants de Dieu s’adaptent pour la plupart, instinctivement d’abord, puis peu à peu trouvent dans le meilleur des cas, un équilibre circonstancié entre ce qu’ils sont, ce qu’ils doivent être, et ce qu’ils ne seront jamais. Un enfant de couleurs portera toujours ces couleurs. On sait malheureusement que même ces couleurs, comme le montre l’artiste, certains les perdront au nom de cette pulsion quasi suicidaire de substituer son propre état au nom du conformisme. Les enfants de Dieu commencent alors une importante épopée individuelle où il sera question de survie, d’adaptation, d’existence, d’héritage.

L’ethnopsychiatrie s’est intéressée aux désordres psychologiques en rapport à leur contexte culturel d’une part, aux systèmes culturels d’interprétation et de traitement du mal, du malheur et de la maladie d’autre part

Il y a de façon plus subtile, un moment clef où l’enfant de couleurs, comprenant qu’il vit désormais auprès de nuances de blanc, recherche ses racines. L’expérience montre que la transparence est de mise car se redécouvrir une famille n’est pas chose aisée, pire, elle peut être traumatisante, et pourtant il faut devenir. En même temps, nié toutes autres appartenances est dangereux. Les enfants ne puisent pas encore dans leur passé, leur imagination permettant d’expliquer bien des choses. Mais si l’enchevêtrement est trop complexe, si le déracinement se fait dans la douleur, on note chez certains d’entre eux une réaction humainement tragique : la résignation.

Comprenant qu’il est divisé, l’enfant ne sait pas comment devenir avec cette double nationalité, ce double prénom, ces nouveaux frères et soeurs, dans ce nouveau monde. Il tombera parfois, étouffé dans un silence éprouvant, dans une véritable dépression, et pour cause, ces enfants ne sont pas mort, pourtant, leur coeur ne bat pas, pas assez et trop lentement. Comme inanimés, ils traversent les mois les yeux clos, car leurs regards en ont déjà trop vus, à travers les années ils déambulent dans ce qui devait être une Terre Promise. Mais ils ne comprennent pas qu’elle promesse ils doivent tenir, et à quoi bon vivre sans objectifs aucuns.

Ces enfants ne sont pas arrivés sur terre par erreur, une force invisible les font tenir debout, mais les enfants de Dieu se perdent dans des limbes sinistres où ils se remémorent au lieu de vivre, où ils regrettent au lieu de croire, où ils se perdent au lieu de grandir. Que la famille soit aimante ne fait pas tout. Les adoptions sont toujours miraculeuses et l’amour du prochain peut panser toutes les blessures aussi profondes soient-elles. Mais quelque soi l’être vivant, si il n’est pas convenablement enraciné, il perdra pied. Nous avons vu en Suède des enfants nés au Burkina Faso, leur pigmentations perdent en couleurs, comme après Le Déluge, leurs yeux sont effarés ou perdus dans l’écume d’un pays trop froid pour eux. Bien que sauvés des eaux, d’un pays en guerre, d’une monarchie sanguinaire, ces enfants de Dieu nous apparaissent en piteux état, l’âme vagabondant entre l’ici et l’au-delà, ne s’adaptant à rien, ne croyant plus en rien.

Le syndrome de résignation est terrible. Les parents, aimants, irréprochables, sont souvent les premières victimes de ce nouveau fléau, ils étaient pourtant la quintessence même de la charité et de ce que la religion peut faire de mieux.

Non pas qu’il soit véritablement récent, le syndrome de résignation est désormais quantifiable à cela près qu’il touche à une telle intimité, que beaucoup le garde pour eux. Mais n’en déplaisent au jugement hâtif, si l’on reconsidère les choses, les véritables fautifs, tout comme l’enfer, ce sont les Autres. Les Autres n’acceptent pas les différences, se trompent de colère, n’aident aucunement à l’intégration, ils sont indifférents et exacerbent le communautarisme de génération en génération. Le syndrome de résignation lui est un réflexe face aux attaques quasi perpétuelles ; de cette manière l’enfant sécurise ce qui le rend humain au strict minimum, se contenant pour la plupart, d’un sommeil sans fin, qualifié à tort de coma.

Car ni mort, ni vivant, leur enfance ne leur appartient pas, ils la subissent. Pourtant il y a ici et là de beaux moments, ceux dont on voudrait calquer sa vie, à jamais, ces moments où l’enfant de nouveau sourit, de nouveau se souvient qu’il n’est pas encore adulte, qu’il n’est pas encore perdu, que de l’espoir il y en a. Nous nous devons, en tant qu’adulte, d’être à l’écoute de ce qui ressemble à de la détresse, à de la peur et parfois à de la haine. Imaginez vous arrivant sur une autre planète, même entouré d’individus similaires il y aura toujours ce décalage à l’adaptation sans fin, où l’enfant ne sachant ni comment ni pourquoi ils se retrouvent là ou ici, alors ils s’endorment non pas pour fuir leur existence mais pour la retrouvée.

L’ethnopsychiatrie est un domaine de recherche partageant objets et méthodes tant avec la psychologie clinique qu’avec l’anthropologie culturelle. Cette démarche clinique a connu une extension1, engendrant des dispositifs originaux de prise en charge des souffrances psychologiques des populations migrantes. L’anthropologie politique critique le lien de l’ethnopsychiatrie avec la psychiatrie coloniale ainsi que son culturalisme.
Georges Devereux (1908-1985) est considéré comme le père fondateur de la discipline. Si l’anthropologue et psychanalyste hongrois Géza Róheim (1891-1953) a été successivement anthropologue et psychanalyste, s’il a souvent appliqué des grilles psychanalytiques aux phénomènes anthropologiques et quelquefois des interprétations anthropologiques à certaines problématiques psychiatriques, il n’a jamais fait d’ethnopsychanalyse.
Devereux appelait ethnopsychiatrie le domaine de recherche et ethnopsychanalyse la méthode afférente. Il a affirmé, à la suite de Ralph Linton, que la culture prescrivait à ses membres « la bonne façon d’être fou ». C’est comme si la société énonçait : « vous ne devez pas être fou, mais si toutefois vous le devenez, voici la bonne manière de l’être »
.

« Enfants du Soleil »

Publié par collectifmonarchs

Nous somme un Collectif qui à pour vocation de soutenir la Culture par la rédaction d'articles d'artistes peu ou pas assez connus (pas encore).Nous portons des valeurs d''entraide et de solidarité. Tout notre Collectif est bénévole et le restera toujours. Nous souhaitons avant toute chose vous faire découvrir de nouveaux artistes, talentueux et de tout horizon.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :