Le réalité rétrograde d’Antoine Carbonne, par Florence Bridenne

L’instinct de la couleur, de sa matérialité primordiale est une sensation. Point de départ à la construction d’une peinture qui ne trahit pas le présent. Cet instinct fait resurgir en même temps le réel et le rêve, la vérité et le fantasme. Chacune des œuvres d’Antoine Carbonne propose de livrer un monde à la contemplation désinvolte, à la façon d’un Limbour. La proximité des couleurs vives appuyant le déploiement d’une énergie féconde, démiurgique. Certains éléments évoquent la peinture surréaliste et une sensualité de l’entremêlement pour laquelle les figures humaines, la nature florissante et les citations à l’âge classique entrent dans ce complexe univers de résurgences. Les corps sont sans visage, objets de désir ou de volonté mystérieuse. L’onirisme est atteint par la force du décor. Il est vecteur d’une narration cryptée, au seuil de la psychanalyse. 

Les scènes plus quotidiennes et urbaines sont cadrées comme au cinéma, ou comme nous le ferions avec nos téléphones portables, créant une intimité provoquée par le regard. Comme cette salle de cinéma. Comme cette cuisine. Comme cet escalator. La facture des œuvres sur papier, à la gouache, intensifie la proximité avec l’espace environnant, parfois livré avec une intense vivacité, parfois retenu dans une composition souple mais sereine où le paysage s’extrait du contexte. Il semble ici et ailleurs. Une hétérodoxie en somme, celle qui permet à l’humanité de se sentir tout le temps ailleurs et en même temps ici, c’est-à-dire projeté dans un espace où la narration au futur est encore possible, où l’individu peut s’aventurer. 

Mais cette vision du lieu n’est pas strictement conceptuelle. Elle appelle à nouveau à l’émotion d’un instant, à l’expression rapide d’un regard furtif ou d’un souvenir plus fort que le réel lui-même. Elle est aussi un Eden. 

La peinture d’Antoine Carbonne transfigure. Elle ne témoigne pas d’un état, mais combine cet état à des variations d’humeur, édifiant ainsi un environnement libre de l’Histoire et des repères temporels traditionnellement bâtis. Par rapprochement des peintures entre elles, non rattachées à des séries, se dessine une plus vaste narration dans laquelle tout semble résonner, entrer en contact. L’une ne précède pas l’autre. La narration fluide, diffuse, est induite par les spécificités de la perception. Cette narration n’est donc pas le fruit de l’intention d’un auteur seul mais de sa volonté de donner à chacun les clefs d’une réécriture. Ce positionnement permet d’interpréter par association des œuvres diverses, traversées par des signes ayant valeur d’indices.

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